Mon corps et moi (1925)
“Précisions, statistiques : autant d’inutiles obscénités.
Les souvenirs me condamnent aux remords. Et tout de même la parade continue. C’est que l’odeur mauvaise des réminiscences attire les mouches. Je vous jure que ça ne sent pourtant pas la chair fraîche.
Et voilà qu’il ne s’agit plus seulement d’apporter une livre bien saignante, mais les curieux insistent. A qui l’a-t-on prise cette chair humaine ? Il va falloir répondre.
Alors intervient une volonté de mensonge. Ceux qui aiment les mots distingués l’appellent pudeur. D’autres - les plus habiles - disent qu’il est temps de passer aux choses de l’art, et pour se donner du cœur, sur l’air des lampions, ils se chantent à eux-mêmes : transpositions, transpositions, transpositions.
- Et hardi petits ! Nous aussi nous savons fabriquer de la fausse monnaie, des faux visages, des faux noms. Nous aussi nous allons écrire des romans, des confessions et servir une belle tranche de vie. Au travail.
Demi-aveux, les pires mensonges. Doit-on accuser le défaut d’invention ou la joie de se brûloter au feu qui fut celui de la plus belle jeunesse ?
Après avoir erré par les rues, si je n’ai pu y découvrir quelque raison de m’attarder ou de prolonger ma promenade, rentré chez moi, lorsque j’ouvre un livre au hasard, plus encore que de la pluie, des badauds ou des importuns croisés tout à l’heure chemin faisant, je m’irrite de cette imprimerie. Les hommes n’ont de souvenirs ou d’aveux qu’afin de cacher ce qu’ils craignent de découvrir de leur vrai visage, de leur présent.
Etranges perruquières que vos mémoires, vous tous qui avez écrit, peint, ou sculpté. Vous vous êtes maquillés et, avec des grimaces sous du fard, avez tenté de donner les minutes touchantes des visages humains. Souvenirs et intimes désirs jamais assouvis et même non avoués, vous avez voulu tout concilier par le jeu de quelque logique.
L’art ?
Laissez-moi rire. (…)
C’est toujours la même histoire : sous prétexte de civilisation il faut vivre au milieu des ersatz. Et déjà s’édifie un système qui explique notre perpétuelle solitude : si nous demeurons sans compagnons parmi ceux qu’on nous a dits nos semblables, c’est que nous ne trouvons aucune créature spontanée.”
René Crevel
Finalement, j’ai lu : « Les Bienveillantes »
Une chose est sûre c’est 900 pages de mots disposés en tourbillon dans un espèce d’essai contemporain sur « le mal ».
Plus je m’enfonçais dans le bouquin; plus j’avais l’impression que l’auteur s’éloignait bon gré malgré de son idée initiale mais le mystère est cependant formidablement entretenu.
Il y a tellement de chiffres et de fait dits « prouvés », de réflexions qui s’enchainent à un rythme si élevés que la place à la réflexion du lecteur est finalement invitée avec parcimonie (surtout quand on est quelqu’un comme moi qui lis vite). En tout cas le gonze, c’est à dire Jonathan Littell à dû passer des km d’heures dans des salles d’archives car son œuvre est documenté, trop peut-être car par moment on à l’impression qu’il est un psychopathe du détail.
Parler du sujet, tout le monde à du en entendre parler il y a deux ans; nous savions déjà qu’il serait Goncourt 6 mois avant. Bref « Les Bienveillante » est avant tout une interrogation sur ce qui conduit des personnes lambdas, voire très instruites à exterminer un peuple. Le personnage principal lui même un grand intellectuel avec des convictions généreuses se retrouve face à cette barbarie et également dans une intrigue politico-judiciaire extrêmement dangereuse.
Le livre est courageux, il nous emprisonne dans cette intrigue qui fait de ce héros un véritable monstre; le tout dans une écriture raffinée à la grammaire subtile. Soit on le comprends vite; Littel sait écrire.
Néanmoins malgré tout ce talent son style est parfois très scolaire, plein de paradoxes passant d’une phrase à l’autre du bluffant au gnagnantisme aiguë. Parfois c’est assez troublant; je me suis même demandé qui était le vrai Littell…
D’ailleurs l’ennui pointe régulièrement le bout de son nez. En effet il y a des passages excessivement chiants et souvent avec comme je l’écrivais plus haut sa manie d’aligner une ribambelle de faits, chiffres etc
C’est quand même si agaçant qu’on sait déjà qu’en lisant ce livre qu’il fera parti des livres qu’on lira une seule fois.
Une des premières choses que j’ai pensé en fermant le livre est « Ai-je vraiment aimé ? » Finalement c’est une question que je me pose que très rarement…
Belle du Seigneur
Il raccrocha, se tourna vers elle. — Sache, ô cousin chéri, que le dixième manège est justement la mise en concurrence. Panurgise -la donc sans tarder, dès le premier soir. Arrange-toi pour lui faire savoir, primo que tu es aimé par une autre, terrifiante de beauté, et secundo que tu as été sur le point d’aimer cette autre, mais que tu l’as rencontrée, elle, l’unique, l’idiote de grande merveille, ce qui est peut-être vrai, d’ailleurs. Alors, ton affaire sera en bonne voie avec l’idiote, kleptomane comme toutes ses pareilles. « Et maintenant elle est mûre pour le dernier manège, la déclaration. Tous les clichés que tu voudras, mais veille à ta voix et à sa chaleur. Un timbre grave est utile. Naturellement lui faire sentir qu’elle gâche sa vie avec son araignon officiel, que cette existence est indigne d’elle, et tu la verras alors faire le soupir du genre martyre. C’est un soupir spécial, par les narines, et qui signifie ah si vous saviez tout ce que j’ai enduré avec cet homme, mais je n’en dis rien car je suis distinguée et d’infinie discrétion. Tu lui diras naturellement qu’elle est la seule et l’unique, elles y tiennent aussi, que ses yeux sont ouvertures sur le divin, elle n’y comprendra goutte mais trouvera si beau qu’elle fermera lesdites ouvertures et sentira qu’avec toi ce sera une vie constamment déconjugalisée. Pour faire bon poids, dis-lui aussi qu’elle est odeur de lilas et douceur de la nuit et chant de la pluie dans le jardin. Du parfum fort et bon marché. Tu la verras plus émue que devant un vieux lui parlant avec sincérité. Toute la ferblanterie, elles avalent tout pourvu que voix violoncellante. Vas-y avec violence afin qu’elle sente qu’avec toi ce sera un paradis de charnelleries perpétuelles, ce qu’elles appellent vivre intensément. Et n’oublie pas de parler de départ ivre vers la mer, retiens bien ces cinq mots. Leur effet est miraculeux. Tu verras alors frémir la pauvrette. Choisir pays chaud, luxuriances, soleil, bref association d’idées avec rapports physiques réussis et vie de luxe. Partir est le maître mot, partir est leur vice. Dès que tu lui parles de départ, elle ferme les yeux et elle ouvre la bouche. Elle est cuite et tu peux la manger à la sauce tristesse. C’est fini. Voici la nomination de votre mari. Aimez-le, donnez-lui de beaux enfants. Adieu, madame. […] » » (Belle du Seigneur – Albert Cohen 1968) Une ambiguïté totale qui se fonde sur une dynamique paradoxale des sentiments qui eux mêmes coexistent entre l’ironique des lieux communs et le lyrique. Une lecture de cette histoire d’amour complètement ambivalente, une double lecture qui invite le lecteur à passer d’une logique de la contradiction à celle du paradoxe avec une coexistence ambiguë des sens contraires. Ce couple tire une dimension héroïque & tragique d’un schéma identitaire sexuel, cad d’une sorte de vision bipolaire des sexes : le livre s’appuie sur un schéma de catégorisation et hors catégorisation des genres fondé du masculin et du féminin. Solal c’est l’incarnation de l’homme dans toute sa dimension symbolique, cad il est chargé de toute une sociologie / psychologie du sexe masculin : grande force, assurance, maîtrise etc. Malgré que le stéréotype soit ainsi désigné, il demeure l’un des deux termes complémentaires du couple. La Femme est prise comme figure sexuelle. Exaltée ou décrite comme une essence au cœur même de l’héroïne qui lui sert de base, de porte-parole. La passivité, l’intelligence & le narcissisme sont ses principales caractéristiques. Ariane & Solal 2 figures apparemment si différentes l’unes de l’autre sont l’origine du commun des mortels, et vont délibérément choisir d’être les héros les plus stéréotypés de la littérature à l’eau de rose. Ils sont en quête d’une perfection identitaire : le plus achevé des hommes, le plus beau, le plus intelligent & la plus achevée des femmes essayant de former le couple le plus parfait, se figurant dans un moule lisse et protecteur. Au sein de ce couple évidemment complémentaire : un cliché totalement parfait. Tour à tour tout les clichés vont y passer dans une description quasi parfaite. Solal – Beauté virile ( tellement beau à en vomir) – L’orgueil (le mépris qu’il porte à un monde dont il refuse) – Le machisme (Son insolence fait de lui un male très mal élevé. Il détaille Ariane comme une bête à vendre, l’étudie et l’observe avec attention. il lui dit tjs ce qui lui passe par la tête sans crainte de l’humilier, svt même dans l’idée avoué de la mortifier) – Le Prince Charmant (l’homme romanesque par excellence celui qui révèle l’héroïne à elle-même) – L’homme tabou (On le voit jamais penser, sentir, désirer de l’intérieur.) Ariane – la Belle au Bois Dormant (Avant l’arrivée de Solal, Ariane se languit dans un état d’insatisfaction et d’attente) – La midinette (en connaissance de cause qui souligne le caractère de sa féminité comme abdication de sa grande intelligence & de sa nature frivole) – La faible femme (Elle a besoin d’être protégée, selon la logique de la société patriarcale) – Sensuelle (son idéal dépend de l’épanouissement de sa sexualité) – Femme salvatrice (extrait : Il a « besoin d’elle ». Il a toujours su que « le jour où il aimerait comme il l’aime, alors les démons qui l’habitent seraient exorcisés. » ) On ne peut imaginer schéma plus « romanesque », même si le suicide de Solal et d’Ariane sont lié justement a une extrême soumission aux conventions romanesque. En séduisant tout en exhibant les dessous de sa séduction, Cohen signe une conquête inédite d’une extrême originalité. Solal héros solaire en quête d’absolu, dispensateur de vie et de mort par sa lumineuse amante il s’inscrit dans une dimension mythique. Alors à son contact l’identité de l’autre ne devient plus capable de se constituer comme tel. Ariane & Solal sont élevés au rang de héros mythiques, ils représentent un absolu, une perfection identitaire,la femme parfaite rencontre l’homme parfait. La justification repose dans cette optique : on n’échappe pas à son destin. L’amour ordinaire n’étant plus admissible. La permanence et la spontanéité parfaite n’est jouissive qu’au début et par la suite son usure progressive menacera et détruira toute spontanéité individuelle.
Haruki Murakami
Né a Kobé au Japon en 1949, il a étudié la tragédie grecque avant de diriger un bar de jazz à Tokyo. Il s’est ensuite totalement consacré à l’écriture. Avec un style assez simple dépouillé et direct, Haruki se situe tjs entre réalisme et onirisme. Il rencontre son premier succès dès son premier roman en 1979 «Hear the Wing, Sing». Désormais traduit mondialement, Murakami est aujourd’hui considéré comme un grand écrivain contemporain japonais.
De moyen a très bons, toute sa biblio mérite d’être lue. Cet auteur dévoile le Japon tel qu’il serait vécu de l’intérieur, il chamboule les réalités pour révéler l’extraordinaire et l’irréel dans le quotidien.
